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2015: le gouvernement de Syriza et le référendum, cinq ans après

Après les élections de 2019, lorsque Kyriakos Mitsotakis a succédé à Alexis Tsipras au gouvernement, la « nouvelle normalité » se présentait comme une continuation en douceur du précédent mandat.

Après quatre ans et demi « au pouvoir » d’un parti qui a insisté pour se faire appeler « Gauche radicale », en Grèce, les capitalistes se sont sentis plus en sécurité que pendant la panique de 2015 (quand ils se sont précipités pour transférer des dizaines de milliards d’euros à l’étranger). Le troisième mémorandum (validé par l’Eurogroupe en août 2015) a été mis en œuvre, une relative « paix sociale » a été imposée, les contre-réformes néolibérales ont été renforcées : les privatisations bénéficient désormais du soutien d’une large majorité au Parlement, la précarité des relations de travail a atteint des niveaux record en comparaison avec les États membres de l’UE, la réforme des retraites du ministre Georgios Katrougalos (membre de Syriza) a jeté les bases d’une transformation complète du système de sécurité sociale en direction du fameux système des « trois piliers », etc.

Le dernier accord que Tsipras a conclu avec les créanciers en août 2018, celui qui a été décrit sans vergogne comme « une sortie des mémorandums », a prédéterminé le cours futur : toutes les lois et réglementations qui ont été votées selon les diktats des mémorandums ont été déclarées sacro-saintes, toute modification future nécessitant l’accord des créanciers comme condition préalable. Les budgets excédentaires impitoyables sont devenus obligatoires pour une longue période à l’avenir [afin de payer la dette]. La politique économique et sociale a été placée sous « surveillance renforcée» jusqu’en … 2060. Même les sociaux-démocrates modérés, comme Nikos Christodoulakis (Pasok), sont frustrés par ce «carcan » et déclarent en public qu’une telle voie conduit à une impasse, dans le contexte d’un grave ralentissement économique international

Ces initiatives du gouvernement Tsipras nous aident à comprendre les résultats électoraux de juillet 2019. La déception populaire et le recul des mouvements sociaux ont constitué la base de la victoire politico-électorale de Mitsotakis (39,85 % des voix et 158 sièges). Ces mêmes facteurs expliquent également le fait que Syriza ait maintenu son soutien électoral à 31,53 % (86 sièges), en l’absence d’un autre pôle d’attraction massif.

Ces faits nous aident également à comprendre la direction politique de la profonde transformation de Syriza – qui est déclarée par Alexis Tsipras. De nombreux commentateurs parlent de « pasokification », la transformation de Syriza en quelque chose de similaire au parti social-démocrate traditionnel Pasok. Ce n’est pas exact. La mutation sociale-démocrate de Syriza est presque complète, mais elle se produit à un moment où la sociale-démocratie n’est plus un courant politique qui gère les espoirs et les illusions de la classe ouvrière de manière réformiste. Elle est devenue un courant qui a convergé avec les partis conservateurs traditionnels, se transformant en « social-libéralisme » tant en Europe que dans le monde. Ainsi, le véritable « modèle » de Tsipras n’est pas Andreas Papandreou, le fondateur et le leader historique du Pasok jusqu’à sa mort en 1996, mais Emmanuel Macron.

Le grand pouvoir politique qui a été accumulé par le cercle dirigeant de Syriza autour d’Alexis Tsipras – la consolidation de ce « parti dans le parti » – n’était pas le produit de ses propres capacités, opinions politiques et tactiques (du moins pas pour l’essentiel). Les événements ultérieurs ne peuvent être compris si l’on ne tient pas compte de l’explosion des résistances sociales au cours de la période 2010-2013.

L’assaut de la classe ouvrière et des masses populaires contre l’austérité impitoyable a démoli le Pasok et a porté un coup sérieux à la ND (Nouvelle Démocratie, le principal parti de droite). Il a ainsi créé un « vide » politique dans le régime. De tels « vides » sont souvent à la base de nouveaux phénomènes « bonapartistes » dans l’histoire.

La première défaite sérieuse de l’aile gauche de Syriza – pas seulement de la Plate-forme de gauche, mais d’un « milieu » plus large qui a finalement quitté le parti en 2015 – a été son incapacité à garantir un contrôle démocratique collectif sur les décisions et les actions du parti. Ce résultat est le fruit d’une longue période de lutte, il s’est accéléré après les élections de 2012 et a atteint son apogée lors du Congrès du parti en 2013. Les points emblématiques de cette défaite ont été l’« autonomisation » de la « garde présidentielle » à l’intérieur du parti, l’« autonomisation » du groupe parlementaire par rapport au parti, la mise en place de mécanismes organisationnels rendant « inaccessibles » diverses institutions (comme la « commission du programme », etc.), juste avant 2015.

Dans les débats actuels de la gauche radicale, il est important de rappeler que l’« autonomie » complète du cercle autour de Tsipras a été obtenue sous le drapeau de la formule : « un parti qui appartient à ses membres ». Ce slogan a permis à la direction Tsipras de s’attaquer aux « mécanismes » permettant l’existence de tendances dans le parti et à leur fonctionnement structuré. Une fois de plus dans l’histoire du mouvement, l’attaque contre le fonctionnement démocratique structuré ne visait pas une sorte de « démocratie directe » mais un pouvoir non contrôlé.

Le projet politique de l’activité de ce cercle dirigeant, pendant la période où il a établi son « autonomie », a été le renversement complet du programme de Syriza, y compris les décisions du parti qu’il avait soutenues lors du Congrès de 2013.

Comme Nikos Filis, cadre bien connu de Syriza qui est resté dans le parti après juillet 2015, le soutenait avant 2015, la clé de voûte de la politique de Syriza serait d’aborder la question de la dette.

Les confrontations politiques – à l’intérieur de Syriza et parmi toute la gauche – autour de la meilleure position à prendre vis-à-vis de la dette sont bien connues. Tous les points de vue qui ont été défendus à l’époque conservent leur importance dans le domaine de la théorie. Mais le point crucial – qui semblait unir Syriza (sauf pour son petit courant « de droite ») – était la cessation des paiements. Ce choix aurait permis d’économiser les fonds publics encore disponibles et aurait donné à un gouvernement de gauche la possibilité d’organiser de manière indépendante une politique de classe en faveur des classes laborieuses. Ce choix aurait de facto mis un gouvernement de gauche dans une position de guerre contre les créanciers et la Troïka (FMI, BCE et Commission européenne). Ce choix aurait posé clairement au mouvement des masses laborieuses et à la gauche de toute l’Europe la tâche de soutenir la rupture en Grèce. L’importance de ce dernier facteur est généralement sous-estimée dans les comptes rendus ultérieurs. Je pense que c’est une erreur importante. Il a été prouvé que Wolfgang Schäuble et Jeroen Dijsselbloem comprenaient mieux la menace d’une « contagion » du paradigme grec, et c’est pourquoi ils ont choisi une stratégie totalement rigide pendant les négociations, visant à tuer l’alternative dès le début.

D’après ce qui est révélé dans les mémoires de Yanis Varoufakis, tout le monde sait maintenant quelque chose qui n’était soutenu que par une petite fraction de Syriza à l’époque : que le petit groupe de tête (Varoufakis mentionne Tsipras, Nikos Pappas et Yannis Dragasakis) avait choisi – bien avant 2015 – Varoufakis pour servir de bélier afin de résilier la politique du parti dans ce domaine. Aucun organe collectif de Syriza n’a jamais approuvé le passage du gouvernement à s’engager à rembourser toutes les échéances de la dette « intégralement et dans les délais » (accord de février 2015) ou la reconnaissance, de facto, que les négociations avec les créanciers sont le domaine d’activité politique du gouvernement de gauche. Ce changement s’est objectivement accompagné d’autres revirements importants.

Les différends autour du programme « immédiat » que Syriza a promis pendant la campagne électorale sont bien connus. Dans le dit programme de Thessalonique [allusion au discours tenu par Tsipras en septembre 2014 lors de la Foire internationale annuelle de Thessalonique], certains engagements qui amélioreraient la situation des classes laborieuses et populaires (augmentation du salaire minimum et des pensions, rétablissement des contrats collectifs, suppression de l’impôt sur les petites propriétés) coexistaient avec de « nouvelles idées » qui assureraient une sorte de sortie de crise pacifique et facile, un retour à la croissance, une « reconstruction productive », etc.

En examinant ce programme en détail, on s’apercevrait qu’il était plein de « trous ». Ce qui a donné à ce programme une certaine dynamique politique, c’est la promesse d’«actions unilatérales» pour mettre fin à l’austérité. En effet, si un gouvernement de gauche choisissait (ou était forcé – sous la pression des membres du parti et des mouvements sociaux) d’augmenter immédiatement les salaires et les pensions, alors toutes les « bulles », les «promesses», du programme (comme la Banque d’investissement pour le développement ou les fameux « complexes » productifs qui devaient soi-disant changer le capitalisme grec) s’avéreraient hors de propos et hors du temps. Les actions unilatérales auraient, tout comme la cessation des paiements, des conséquences politiques directes : elles feraient de la viabilité du gouvernement de gauche une question d’intérêt immédiat pour la classe laborieuse et les classes populaires, et elles définiraient la relation entre le gouvernement et la classe dirigeante comme une relation d’antagonisme. C’est pourquoi le cercle autour de Tsipras a évité à tout prix cet engagement. Cela n’a pas été facile.

Je me souviens encore de la tenue d’une session commune du groupe parlementaire avec le Secrétariat politique de Syriza : c’est là que Dragasakis a suggéré pour la première fois que la promesse d’augmenter le salaire minimum ne devait pas être comprise comme un engagement immédiat, mais comme quelque chose à faire « au cours du mandat de quatre ans ». La salle s’est figée. Une opposition a été exprimée par de nombreux membres que personne ne penserait même à qualifier d’« extrême-gauche ». Dragasakis a quitté la session sans défendre son point de vue. C’est pourtant la politique qui a été imposée, au moyen d’une série de chantages politiques mais aussi dans le contexte d’un retrait d’une mobilisation active du mouvement ouvrier et populaire et du renforcement du climat de « délégation » lors des élections (puis face au gouvernement).

Un élément crucial qui a permis d’articuler ces changements de droite en une politique cohérente a été la position sur la zone euro. Le conflit au sein de Syriza à ce sujet est bien connu. Une partie a affirmé que le soutien à un programme politique, même réformiste, en faveur de la classe ouvrière était inévitablement combiné avec le soutien (et la préparation) d’une rupture avec la zone euro et l’UE. La majorité a affirmé qu’un tel programme pouvait être soutenu tout en laissant ouverte la question des marges disponibles dans l’Eurozone et l’UE, à tester en pratique. Le problème a été quelque peu résolu avec la formule algébrique « pas un seul sacrifice en faveur de la zone euro ». Il est important de rappeler la « traduction » concrète qui a fait de cette formule une position majoritaire. On peut citer des dizaines de documents, d’articles ou de discours de campagne électorale d’Alexis Tsipras, où il était clairement indiqué que si Syriza devait choisir entre, par exemple, la défense des écoles et des hôpitaux publics et la stabilité de la zone euro, Syriza n’hésiterait pas à soutenir les intérêts des citoyens et citoyennes. En ce sens, le passage à la direction politique de « rester dans la zone euro à tout prix » constitue un autre renversement politique profond de l’équilibre politique d’avant 2015 au sein de Syriza, qui avait été préparé dans l’ombre avant janvier 2015.

La composition de l’équipe économique qui a « préparé » les négociations avec les créanciers, choisie par le cercle autour de Tsipras, est instructive : des personnes ayant travaillé au FMI, dans le secteur bancaire international, dans l’establishment américain et dans la social-démocratie européenne ont été déléguées pour « négocier » avec une seule ligne rouge claire : éviter une rupture avec la zone euro et l’UE. Les résultats de cette négociation sont connus : le troisième mémorandum.

Comme d’habitude, la « vérité » sur toute orientation politique peut être clairement vue sur le terrain des alliés politiques choisis. La décision du congrès fondateur de Syriza, en 2013, était claire à ce moment-là:  de l’extrême gauche à la gauche de la social-démocratie. La « gauche de la social-démocratie » a été définie comme étant constituée de ceux qui ne partagent pas les responsabilités qui découlent du mémorandum et qui ont réagi très tôt contre les plans d’austérité impitoyables. Quelque temps plus tard, Yiannis Balafas, représentant de la tendance « droite » de Syriza – au moins il a été honnête et je lui accorde cela –, a parlé publiquement d’une gamme complètement différente d’alliés : il a seulement exclu « la faction pro-Samaras de la droite et d’Aube dorée ». Antonis Samaras était alors premier ministre et chef de la faction droite de la Nouvelle Démocratie. Personne d’autre n’a défendu publiquement et à temps un tel revirement de la décision du congrès, qui a conduit à considérer comme alliés potentiels une grande partie des hommes politiques en place, y compris la fraction plus « modérée » du parti de droite autour de Kostas Karamanlis (Premier ministre de 2004 à 2009).

Cette orientation a été adoptée par le cercle entourant Tsipras. A l’approche de 2015, il a commencé à parler d’un gouvernement de « salut social », puis d’un gouvernement de « salut national ». Ce n’était pas une question de pure terminologie, ce n’était pas le produit de l’ignorance de la différence entre ces termes et l’objectif d’un gouvernement de gauche. Les manœuvres qui ont conduit à la coalition gouvernementale avec les Grecs indépendants (une scission de la Nouvelle Démocratie) et à l’élection de Prokopis Pavlopoulos, ancien ministre et membre de la fraction pro-Karamanlis de la ND, comme président de la République n’ont pas été organisées du jour au lendemain.

Nous ne devons pas considérer ce parcours comme une « conspiration » avec un résultat prédéterminé. Au contraire, il s’agissait d’une aventure politique, au cours de laquelle il y a eu de nombreux carrefours où d’autres possibilités étaient ouvertes, avec des développements politiques complètement différents.

Le dernier exemple en date est le référendum de juillet 2015. Le fait que Tsipras l’ait choisi ou ait été contraint d’y recourir est la preuve de l’affrontement qui faisait rage entre différentes forces et dynamiques à cette époque. Si on laisse de côté les estimations qui sont apparues après les faits, concernant les motivations de la direction de Syriza, par exemple le fait qu’elle pensait perdre le référendum et donc qu’elle aurait l’alibi parfait pour revenir sur toutes ses promesses, c’est une énorme erreur politique que de considérer le référendum comme une grosse fraude.

La panique de la classe dirigeante, la fuite massive des capitaux, la crise bancaire et le contrôle des capitaux, la création précipitée du « front du OUI » et les appels à l’appareil répressif de l’État pour qu’il intervienne si les choses devenaient incontrôlables – tout cela était tout à fait vrai.

Après de nombreux mois d’inaction dans les rues et une prédominance du «réflexe de délégation à d’autres», la volonté populaire s’est exprimée avec une grande force majoritaire et avec un mandat clair : NON au « compromis » de soumission aux créanciers, NON à la poursuite de l’austérité.

Ce fut la dernière grande opportunité pour la gauche radicale, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de Syriza. La faiblesse de la coordination politique et l’incapacité à construire un réseau organisationnel qui puisse défendre le résultat le lendemain ont été cruciales. Pour les forces de la gauche radicale à l’intérieur de Syriza, le bilan critique propre devrait inclure le retard à conclure que la direction de Syriza était celle qui avait maintenant pris la tâche de faire le sale boulot pour la stabilité du régime. Cette prise de conscience aurait dicté des interventions beaucoup plus drastiques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti, au-delà de ses marges politiques et organisationnelles et au-delà de la discipline qui leur était imposée. Les justifications de ce retard sont nombreuses et différentes. Mais le résultat reste le même : une opportunité majeure a été perdue.

Les échecs de la gauche ont renforcé l’audace du « leader »

En effet, le virage à 180 degrés (le « kolotoumpa »), au lendemain du référendum, s’est imposé comme un coup d’État, où la direction du parti a fait cavalier seul, ignorant même la majorité du Comité central du parti, et s’assurant qu’elle « légitimerait » ses décisions a posteriori.

Aristidis Baltas, intellectuel bien connu de Syriza, dans son livre sur Syriza, décrit les élections anticipées de septembre 2015 comme un « purgatoire » [Syriza : 35,46 %, ND : 28,10 %, Aube dorée : 6,99 %]. Dans un sens, elles l’ont été : ayant le soutien de l’establishment national (le Pasok, Potami et ND ont voté avec Tsipras le troisième mémorandum), et bénéficiant du soutien d’Angela Merkel (« les nouvelles élections en Grèce ne font plus partie du problème, mais de sa solution »), Alexis Tsipras a pu se consacrer à purger son parti et à réduire les masses laborieuses à une position de témoin passif. Les chaleureuses accolades avec Panos Kamenos, leader de l’ANEL (Grecs indépendants), dans la nuit des élections ont été un avertissement pour la nature du gouvernement qui allait se former.

Ceux d’entre nous qui ont participé activement à tout ce parcours ont des responsabilités importantes. Celles-ci peuvent être mesurées pour chacun d’entre nous, en tenant compte de ce que chacun a dit en public alors que les développements étaient encore en cours.

Le 13 mai 2015, nous avons écrit dans notre journal, Workers’ Left :

« Beaucoup d’entre nous n’étaient pas d’accord avec le caractère “malléable” du discours préélectoral, qui a facilité le chemin vers le gouvernement mais a laissé une question cruciale sans réponse: est-il possible de mettre en place un programme radical contre l’austérité au sein de la zone euro et par des négociations avec ses institutions ? Aujourd’hui, nous connaissons la réponse: NON…

Pour tous ceux qui veulent encore voir, il est évident que nous sommes pris dans une spirale descendante, dans une négociation où, à chaque phase, nous sommes obligés de défendre notre peuple à partir d’un échelon inférieur. Où mène cette spirale descendante est également évident: forcer la signature d’un troisième mémorandum…

…Arrêt des paiements aux usuriers, lutte contre les « libertés » de fuite des capitaux, mise en œuvre des décisions du Congrès sur la nationalisation des banques, imposition des capitaux et des riches pour financer les mesures d’austérité, soutien de cette politique par tous les moyens nécessaires, y compris l’affrontement avec l’UE et la zone euro.

Une telle « rupture » serait tout à fait normale juste après le 25 janvier, mais devrait maintenant laisser ouverte la possibilité de recourir à un mandat populaire lors d’une nouvelle élection nationale, à condition que ces choix soient clairement présentés par le gouvernement et ouvertement soutenus par le parti Syriza.

En tout état de cause, les décisions cruciales qui nous attendent ne peuvent être prises par un cercle fermé… Le parti, du Comité central à ses sections locales, doit décider. Le parti doit résister au vent noir qui se lève comme une menace. »

Avec ce raisonnement, nous nous sommes engagés dans l’affrontement politique à l’intérieur de Syriza, un affrontement d’une importance cruciale. Sachant d’avance – et n’ayant aucun doute après février 2015 – que son résultat final serait une rupture.

Compte tenu des difficultés politiques qui se sont présentées dans une situation politique sans précédent, connaissant aujourd’hui le regrettable résultat final, nous ne pensons pas qu’il soit productif pour ceux qui ont réagi de se disputer actuellement entre eux pour savoir qui a réagi quand et comment. Une grande partie des membres et des cadres de Syriza ont réagi et ont refusé de partager les responsabilités de la mise en œuvre d’un nouveau mémorandum d’austérité. Ils ont été battus. Le prix à payer a été lourd. Une occasion rare de rupture majeure a été perdue. L’expérience de Syriza est passée d’un phare pour la gauche radicale internationale à un argument entre les mains de l’establishment, Mariano Rajoy et Emmanuel Macron l’utilisant pour persuader la majorité sociale qu’il n’y a pas d’alternative, que la gauche radicale ne veut ni ne peut changer le monde.

La vague d’espoir qui s’était levée au cours de ces années a été vaincue par la combinaison de deux facteurs principalement: d’une part, le retrait des luttes ouvrières de la scène, après l’incroyable apogée de 2010-13 et le vote du référendum. D’autre part, la défaite de la gauche au sein du parti Syriza, contre la coalition de forces qui, sous la bannière de « rester dans la zone euro à tout prix », ont signé et mis en œuvre des politiques néolibérales d’austérité.

Une grande partie de la gauche interprète la défaite en passant à une généralisation qui est à mon avis erronée : que le slogan pour un gouvernement de gauche était une erreur.

La question du pouvoir gouvernemental a été posée par les luttes ouvrières et populaires pendant la période de leur apogée. Il fallait y répondre, en termes réels, qui sont définis par les forces et les faiblesses du mouvement ouvrier existant. La réponse d’un véritable pouvoir ouvrier, une révolution comme celle d’octobre 1917, n’était pas à l’ordre du jour – non pas parce que quelqu’un l’excluait, mais parce que malgré le point culminant de la crise et de l’affrontement, la Grèce n’a jamais atteint une condition de « double pouvoir », il n’y avait pas de formes d’organisation indépendantes des travailleurs et de leurs alliés, similaires à des conseils (des soviets, des Räte).

La Troisième Internationale, à l’époque de Lénine, lors des 3e et 4e Congrès, avait mis en garde contre la possibilité de ce « paradoxe ». Elle nous a également donné une base pour construire des réponses appropriées : politique de transition, programme de transition, front uni, gouvernement des travailleurs ou gouvernement de gauche.

Daniel Bensaïd, s’appuyant sur le contexte contemporain dans lequel se trouve la gauche internationale après l’effondrement de l’URSS en 1989, définit trois critères qui « dans diverses combinaisons permettent ou imposent comme une nécessité le soutien ou la participation à un gouvernement de gauche dans une perspective de transition ». Ces critères sont les suivants:

  1. Un contexte de crise, ou – à tout le moins – une croissance importante de la mobilisation sociale.
  2. Une alliance politique qui peut soutenir un gouvernement qui s’engage dans la perspective d’une rupture dynamique avec le statu quo.
  3. Un rapport de forces qui permet aux révolutionnaires de garantir que soit les réformistes respecteront leurs engagements, soit ils paieront un lourd tribut lorsqu’ils reculeront.

A mon avis, il est clair que les deux premiers critères décrits par Bensaïd étaient absolument présents dans la crise grecque de 2010-2015. Les complexités, les raisons de la défaite et la principale autocritique de la gauche radicale sont principalement liées au troisième critère.

La question n’est pas de savoir si nous devions nous engager dans un changement radical de gouvernement, mais comment nous devions nous engager et surtout combien d’entre nous, plus tôt et de manière plus dynamique, devions affronter ceux qui étaient déterminés à « faire la moitié du chemin ».

Antonis Ntavanellos. Article publié dans un ouvrage collectif en grec intitulé Syriza au gouvernement. La Gauche ? Traduction rédaction A l’Encontre.