RSS

La mort d’un nazi-fasciste

Nazi-fasciste… c’est ainsi qu’en Italie on appelle les terroristes d’extrême-droite impliqués dans les complots et les attentats sanglants des années de la stratégie de la tension. L’un d’entre eux, qui a été au centre de la plupart des sombres affaires qui ont secoué l’Italie, Stefano Delle Chiaie, est mort à 82 ans, le 10 septembre 2019 à l’hôpital à Rome.

Revenons quelques années en arrière. 10 octobre 1982, un charter d’Alitalia se pose à La Paz, en Bolivie. Profitant du retour d’un gouvernement démocratique, les services secrets italiens tentent d’exécuter le mandat d’arrêt international lancé contre Stefano Delle Chiaie et Pierluigi Pagliai, recherchés entre autre à la suite de l’attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés. Après une fusillade dans les rues de Santa Cruz de la Sierra, les agents secrets italiens ramènent à Rome Pagliai, grièvement blessé. Il mourra 24 jours plus tard. Stefano delle Chiaie, lui, a une fois encore réussi à échapper à l’arrestation, sans doute prévenu à temps par ses contacts dans les services américains, italiens ou argentins…

Il faut dire que depuis le début des années soixante, depuis le début de sa tortueuse carrière, il a accumulé tellement d’informations et de contacts que ceux qui le souhaitent libre ou au moins silencieux sont certainement plus nombreux que ceux qui le souhaitent en prison ou peut-être bavard.

Pour Stefano Delle Chiaie, né en 1936, tout commence en 1960. C’est à cette date qu’il fonde, après avoir été membre du parti néo-fasciste MSI, puis du groupe néo-nazi Ordine Nuovo, de Pino Rauti, sa propre organisation fasciste, Avanguardia Nazionale. L’organisation, de 500 membres environ, très structurée, se fait vite connaître par ses attaques violentes contre la gauche italienne, l’organisation de la « sécurité » des candidats du MSI aux élections de 1963 et de nombreuses provocations contre des manifestations de gauche, commanditées par certains services de la police romaine. C’est de là que datent les premiers contacts de Delle Chiaie avec les services italiens, notamment, sa participation, en 1965, à la réunion organisée par le SIFAR (service secret de l’armée) et le journaliste Guido Giannettini, en avril 1965. C’est lors de cette rencontre, à l’hôtel « Parco dei Principe » en avril 1965, qu’est théorisée la stratégie de la tension.

Visite chez les colonels

Ainsi vont les choses. Delle Chiaie et ses comparses, Flavio Campo, Serafino Di Luia, Mario Merlino, continuent leur travail d’infiltration et de provocation en étroite collaboration avec la centrale d’extrême droite Aginter, de Lisbonne. Ils multiplient les contacts avec des anciens de l’OAS, des mercenaires, les services secrets du Portugal fasciste et de l’Espagne franquiste et certains secteurs des services italiens.

En 1966, Delle Chiaie organise brutalement une dissolution de façade d’Avanguardia Nazionale. Certains de ses membres rejoignent le MSI, d’autres entrent dans la clandestinité. Durant cette période, Delle Chiaie voyage beaucoup : Espagne, France, Autriche, Suisse, RFA. Mais le 21 avril 19Delle Chiaie vont organiser, aidés par le KYP (les services grecs), le voyage en Grèce, de plus de cinquante militants d’Ordine Nuovo et d’Avanguardia Nazionale. Et miracle, de fascistes qu’ils étaient, ils reviennent maoïstes, anarchistes, communistes ou socialistes. Bien entendu, ils n’ont rien de plus pressé que de fonder des groupuscules confus tels que « Lotta di Popolo » qui se réclame du nazi-maoïsme ( !) ou d’infiltrer des cercles anarchistes.

Bombes et complots

Tout est en place pour déclencher à grande échelle la stratégie de la tension au cours de l’année 1969. Les émeutes de Battipaglia, en Calabre, fournissent en avril un excellent terrain d’entraînement pour les nervis d’Avanguardia Nazionale. Puis, pendant l’été et l’automne, une série de mystérieux attentats à la bombe est attribuée aux anarchistes.

Mais les massacres commencent vraiment le 12 décembre 1969 à Milan, quand une bombe tue 16 personnes et en blesse 88 à la Banque de l’Agriculture. Il faudra un an et de nombreuses péripéties pour que l’enquête quitte les milieux anarchistes et se dirige vers les amis de Delle Chiaie, ses compagnons de voyage en Grèce, Mario Merlino, Franco Freda et Giovanni Ventura. L’étau se resserre autour de Pino Rauti et de Delle Chiaie, qui juge plus sage de disparaître pour un temps.

Il ne lui faudra que quelques mois pour refaire surface. Dans la nuit du 7 au 8 décembre, une tentative de coup d’Etat a lieu, sous la direction d’un ancien officier mussolinien, le prince Junio Valerio Borghese. A la tête d’une cinquantaine de néo-nazis, Delle Chiaie s’empare du ministère de l’Intérieur. Au milieu de la nuit, contrordre. Tous les putschistes se retirent. Quelques semaines plus tard, une centaine d’entre eux, dont Borghese et Delle Chiaie, se réfugient en Espagne. Leur fuite a été organisée par le capitaine La Bruna, des services secrets italiens. La Bruna sera plus tard impliqué dans le scandale de la loge P2. Il apparaîtra alors qu’il a toujours été la couverture des terroristes d’extrême-droite au sein de services italiens.

Un exil bien actif

Pas question, pour Delle Chiaie, de sombrer dans la neurasthénie de l’exil. D’autant plus qu’il ne manque pas d’amis chez Franco. Regroupés autour d’Otto Skorzeny, le chef des paras d’Hitler, des barbouzes, des fascistes, des anciens de l’OAS et des mercenaires, soldats perdus des guerres coloniales, sont une excellente main d’œuvre pour toute une série de coups tordus. Les militants d’ETA en Espagne et en France l’apprendront très vite dans le sang. Delle Chiaie et ses amis s’intègrent très vite à ces réseaux (Guérilleros du Christ Roi, par exemple), participant aux actions contre les Basques et ne répugnant pas à aider la DINA chilienne dans ses attentats contre les opposants à Pinochet réfugiés en Europe. C’est ainsi, par exemple, que Bernardo Leighton, un leader démocrate-chilien, est grièvement blessé à Rome, par un des amis de Delle Chiaie, Pierluigi Concutelli.

En 1974, l’extrême-droite italienne se réorganise. Ordine Nuovo et Avanguardia Nazionale fusionnent pour créer Ordine Nero (Ordre Noir) et son bras armé, les NAR (Noyaux Armés Révolutionnaires), qui commettent immédiatement deux attentats sanglants, lors d’un meeting syndical à Brescia et dans le train Italicus, près de Bologne.

La mort de Franco et la période floue qui s’ensuit est l’occasion de développer une nouvelle fois la stratégie de la tenson en Espagne. L’été 1976 voit tout d’abord le matraquage et le mitaillage d’une manifestation d’opposition par un groupe de 200 fascistes espagnols, italiens et français, sous la direction de Delle Chiaie et du Français Jean-Pierre Cherid. Ce dernier trouvera la mort en 1984 alors qu’il s’apprêtait à commettre un attentat du GAL. Puis en janvier 1977, c’est le massacre d’Atocha, l’assassinat par un commando de jeunes fascistes espagnols, de cinq avocats engagés dans les combats de la transition démocratique. Enquêtant sur ces affaires, la police espagnole découvre une fabrique clandestine d’armes utilisée par les Italiens. C’est là qu’elle va notamment retrouver une mitraillette d’un modèle très rare, qui a servi à Concutelli pour assassiner le juge italien Occorsio en juillet 1976. Ce juge s’approchait trop près des responsables des attentats de 1974 et venait de découvrir les liens d’Ordine Nero avec le racket des enlèvements et le trafic de drogue en Italie. Les révélations des activités d’Aginter à la suite de la Révolution des Œillets et les arrestations de ses complices en Espagne poussent Delle Chiaie à mettre à profit ses relations latino-américaines.

Drogue et Sécurité Nationale

On connaît mal, encore aujourd’hui, les activités de Delle Chiaie, au service de la DINA Chilienne ou des dictateurs argentins, dans le cadre du Plan Condor, d’élimination des opposants, entre 1977 et 1980. Il voyage dans tout le continent et assiste, sans doute au 12ème congrès de la WACL (Ligue anticommuniste mondiale) en 1979 à Asuncion, au Paraguay.

Mais c’est à partir de juillet 1980 que les contacts noués par Delle Chiaie et ses hommes avec la Mafia prennent toute leur importance. Delle Chiaie va alors s’établir en Bolivie, après le coup d’Etat qui met en place le « narco-gouvernement » de Luis Garcia Meza. Ses amis et lui deviennent une force de sécurité pour les empereurs de la drogue, sous le nom des « Fiancés de la mort ». Ils sont aussi chargés des sales besognes de sécurité nationale, telles que l’exécution de mineurs syndicalistes ou la répression de manifestations étudiantes. Outre Delle Chiaie et ses Italiens, les Fiancés de la mort, garde rapprochée de Klaus Barbie, regroupent des Allemands comme Joachim Fiebelkorn, dont le nom sera prononcé dans l’enquête sur l’attentat d’extrême-droite à la Fête de la Bière de Munich d’octobre 1980 ou des Français, ex OAS comme N. Leclerc ou ex mercenaires comme O. Danet.

Il ne faudrait tout de même pas imaginer que les activités boliviennes de Delle Chiaie vont le tenir longtemps éloigné de l’Europe et de l’Italie, en particulier. Devenu l’un des leaders incontestés du terrorisme noir, disposant d’un important réseau de militants dévoués et expérimentés, regroupés dans une nébuleuse d’organisations ne reculant devant rien, ayant trempé d’une manière ou d’une autre dans tous les complots qui ont secoué l’Italie et, enfin, bénéficiant de la protection des divers services secrets occidentaux impliqués dans les opérations Gladio, il ne peut qu’intéresser la nouvelle puissance occulte qui ambitionne de diriger l’Italie.

C’est donc à Stefano Delle Chiaie que Licio Gelle et la loge P2 vont s’adresser pour relancer la stratégie de la tension. Cette collaboration va déboucher, le 2 août 1980 sur l’attentat massacre de la gare de Bologne. Il faut près de deux ans à la justice italienne, aidée par l’éclatement du scandale de la loge P2 et les aveux de certains de ses membres pour lancer un mandat d’arrêt contre Stefano Delle Chiaie, Pagliai, Fiebelkorn, Danet et Giorgi. Un autre membre des groupes de Delke Chiaie, Palladino, déjà emprisonné pour une autre affaire, est assassiné par Concutelli.

En décembre 1985, après avoir poursuivi son enquête, la justice semble avoir retrouvé les principaux coupables. Il s’agit d’un noyai du NAR, dirigé par Gilberto Cavallini, assassin en juin 1980 du juge Amato, chargé des dossiers du terrorisme noir.

Si Delle Chiaie n’apparaît directement comme le poseur de bombes, il ne fait, alors, guère de doutes qu’il a participé à l’élaboration de l’attentat. Il est finalement arrêté au Venezuela en 1987 et extradé en Italie. Jugé pour les attentas de Milan en 1969 et de Bologne en 1980, il est finalement acquitté, faute de preuves.

Dans les années 1990, un peu grillé et un peu usé, il tente, sans succès de relancer de petits partis politiques, la Ligue Nationale Populaire, puis Alterntiva Nazionale Popolare, regroupement d’anciens activités d’Avanguardia Nazionale, sans succès.

Mais la renaissance de groupes d’extrême-droite violents, comme Casapound, en particulier dans la région de Rome et d’Ostie, attire à nouveau l’attention sur les retraités du terrorisme noir. Au printemps 2019, notamment, deux journalistes de l’hebdomadaire l’Espresso sont violemment agressés par des néo-fascistes, alors qu’ils enquêtent sur les agissements mafieux de l’extrême droite à Ostie. A cette occasion, on s’aperçoit que Delle Chiaie a bénéficié depuis 2007 d’un local mis à sa disposition par la municipalité de Rome et qu’il a pu reconstituer, malgré son interdiction par la justice, Avanguardia Nazionale. Même si son activité a été réduite à quelques réunions nostalgiques d’anciens fascistes, Delle Chiaie a vu défiler les activistes de toutes les générations et le sigle d’Avanguardia Nazionale est réapparu sur les murs de certains lieux chargés d’histoire.

Delle Chiaie avait rédigé ses mémoires, l’Aigle et le Condor, ouvrage d’auto-glorification, sans aucune information nouvelle. Sa disparition marque la fin d’une époque, celle des trames noires, celle des complots et des bombes, des manipulations orchestrées par des réseaux où se mêlaient services secrets de l’Otan, barbouzes et activistes de l’extrême-droite.

Mathieu Dargel