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Pouvons-nous convaincre les classes populaires ?

Les hésitations et parfois la méfiance face au mouvement des gilets jaunes illustrent les difficultés de la gauche de transformations pour s’adresser aux classes populaires et refléter leurs aspirations. Le malaise est d’autant plus accentué lorsque s’expriment des préoccupations qui ne rentrent pas facilement dans les cases habituelles. Cette situation que l’on retrouve aussi à travers l’abstention massive constitue constitue selon moi depuis de nombreuses années un impensé, voire une aporie de notre projet : la situation réelle du prolétariat et la coupure d’avec non pas des franges mais une part importante des classes populaires.

Certes, l’extrême-gauche a souvent vu la classe ouvrière non pas comme elle était, mais comme l’avant garde souhaitait qu’elle soit. Mais le phénomène a atteint aujourd’hui une ampleur inégalée et conduit bien souvent à des impasses stratégiques. Résumons quelques lignes de force :

  • l’évolution du capitalisme a amené un processus de dissolution des collectifs de travail, de modes de gestion basée sur la concurrence et la pression constante sur les salariés (management par le stress), de sous-traitance généralisée et de précarité comme forme dominante, de délocalisation (y compris intérieure), de remise en cause des conquêtes sociales de l’après guerre (le fameux programme du CNR objet de toute les attaques).
  • Une grande partie des classes populaires travaille désormais dans des petites entreprises et, chassée par le prix du foncier, habite dans des zones situées hors des grandes villes.
  • La majorité de la classe ouvrière travaille maintenant dans le tertiaire, même si ce classement est largement biaisé par les statistiques (externalisation).
  • Le chômage de masse a entraîné un désespoir particulièrement accentué dans certains territoires (zones rurales, périphériques, cités de banlieues…).
  • Parallèlement, la coupure entre salariés et consommateurs atteint des sommets : esclave dans l’entreprise, les travailleurs n’ont plus comme espace de liberté que le choix entre 20 marques de yaourts ou de céréales ! L’endettement, la consommation à crédit, la montée des dépenses contraintes pèsent aussi fortement sur les comportements.

Face à l’offensive du capital, le mouvement ouvrier a connu en France 35 ans de défaites, dont les dernières (loi travail, retraites, SNCF) ne sont pas les moindres. La gauche, sensée représenter les intérêts des classes populaires, s’est au contraire convertie au libéralisme, parfois avec un maximum de zèle, comme à l’époque de Bérégovoy.

En même temps, la bourgeoisie et ses relais intellectuels et médiatiques procèdent depuis des années à un matraquage idéologique digne de l’artillerie sur le front de Verdun en 1916 : les grèves qui prennent « en otage les usagers », les réformes « indispensables du marché du travail », l’adaptation à la mondialisation pour être « compétitif » etc. On connaît la musique !

Les conséquences de ces régressions sur la conscience de classe ne se sont pas fait attendre. Si les valeurs d’égalité, de justice sociale, de solidarité restent encore présentes, ce qui est quasiment miraculeux dans ce contexte, deux champs sont fortement impactés :

  • Celui des rapports entre les individus d’abord. La guerre de tous contre tous, présentée comme modèle social, le « there is no alternative» de M. Thatcher, se traduisent par une montée de l’individualisme, de l’entre soi pour la bourgeoisie, et parfois du repli identitaire. Le « chacun pour soi » domine le plus souvent.
  • La scène politique est proprement dévastée. Le « tous pourris », le rejet des partis (un peu moins des syndicats) dessine un paysage nouveau marqué par l’abstention et le dégagisme. Les marqueurs traditionnels de la gauche, le vocabulaire et les modes d’action (la sempiternelle manif Répu/Bastille) mobilisent de moins en moins.

    De plus, on assiste à un affaiblissement des corps intermédiaires (partis, syndicats, associations) qui jouent de moins en moins leur rôle de lieux de socialisations et de négociations. En parallèle, la montée de l’usage des « réseaux sociaux » constitue pour beaucoup un moyen d’exprimer et d’organiser une colère qui ne se retrouve plus dans les cadres institués. Une nouvelle forme de sociabilité émerge avec ses avantages, mais avec l’inconvénient de rendre les synthèses plus difficiles.

Même si on peut en discuter le terme, force est de constater ce qui s’apparente à bien des égard à un glissement à droite de la société ou pour le moins à une reconfiguration idéologique significative.

Avons-nous pris la mesure de cette nouvelle situation ? La réponse est hélas non !

Bien souvent, nous avons continuer à penser et d’agir comme si de rien n’était ou à s’adresser à un public politisé de plus en plus restreint. En témoignent par exemple les tracts écrits dans un langage « bac +5 » , l’usage de références culturelles ou politiques renvoyant aux périodes précédentes ou encore l’appel à la grève générale complètement incompatible avec la dégradation des rapports entre les classes.

Centrés sur les grandes villes ou les « quartiers populaires », nous avons beaucoup de mal à comprendre les aspirations des habitants des zones périphériques. Les hésitations à soutenir les « gilets jaunes » montrent bien les difficultés de l’exercice. Par contre, nous avons su être présents sur le thème de la défense des services public de proximité (hôpitaux, EPHAD, écoles, postes) dont on voit bien l’importance dans le sentiment d’abandon exprimé aujourd’hui.

Selon plusieurs observateurs, les classes populaires souffriraient aujourd’hui d’une triple insécurité :

  • physique avec le développement des incivilités et de la délinquance.
  • économique et sociale (chômage, peur du déclassement…).
  • culturelle avec les conséquences de la mondialisation.

Même s’il faut prendre avec précaution ce constat, il n’en révèle pas moins une part de vérité. Si nous sommes actifs sur le 2° point, il n’en va pas de même pour les autres, considérés comme des thématiques de droite au mieux à nier (le fameux sentiment subjectif d’insécurité !), voire à stigmatiser le besoin de protection vu comme un « repli national ».

Nous n’avons à ce jour pas grand chose à dire aux victimes d’incivilités ou de cambriolages dans les zones pavillonnaires si ce n’est « c’est la faute au capitalisme ». Jamais des propositions, qui existent pourtant, ne sont mises en avant avec force dans nos discours ou interventions.

Sur le dernier point, même si le concept d’insécurité culturelle fait polémique et peut se prêter à des interprétations xénophobes, il exprime pourtant une certaine réalité : la mondialisation libérale promeut une société ouverte à tout les vents, où la mobilité, la concurrence, l’appât du gain sont érigés en valeurs cardinales alors que le peuple reste souvent attaché à une certaine culture héritée de l’histoire et des luttes passées. Les valeurs d’égalité, de laïcité, d’universalisme, de coopération (voir le dossier de Fakir de ce mois) s’apparentent à bien des égards à la « décence ordinaire » évoquée par G.Orwel.

Restent deux questions complexes nous mettant en porte à faux face au sentiment populaire :

  • D’abord, le « pouvoir d’achat » dont on voit ces jours-ci à quel point il constitue une préoccupation essentielle. Remarquons d’abord le paradoxe. La France est un des pays les plus riches du monde. Le PIB par habitant ferait rêver une grande partie de l’humanité. Mais cette richesse nationale recouvre d’immenses inégalités qui vont en s’accroissant.

    Une fraction significative de la population, précaires au SMIC, salariés et dans la majorité des cas femmes salariées à temps partiel, allocataires des minimas sociaux, retraités aux faibles pensions ont des fins de mois difficiles à partir du 15.

    Or, dans le même temps, la part des « dépenses pré-engagées » (logement, assurance, crédit, abonnements divers, transport) ne laisse qu’un reste à dépenser dérisoire voir négatif pour beaucoup de ces familles ou travailleurs pauvres.

Dans cette situation, le réflexe traditionnel est de demander l’augmentation des salaires et pensions. Certes, à court terme il faut le faire. Mais c’est une course sans fin entre la hausse des dépenses contraintes et les faibles revenus. Et cela ne dessine pas de projet de changement de société en rupture avec l’aliénation de la consommation et pour une société de sobriété heureuse indispensable à la survie de notre écosystème.

La revendication à mettre en avant n’est pas la hausse du « pouvoir d’achat », car immédiatement se pose la question jusqu’où et ce alors que la société de consommation tend à accroître indéfiniment les désirs matériels et la frénésie d’achat : soldes, effet Nutella, et Black Friday pour tout le monde !

La revendication à mettre en avant est celle du « vivre mieux » (du « buen vivir ») et elle passe par l’extension des domaines de la gratuité et des services publics (voir les travaux de Paul Ariés). Cela permet aussi de sortir du piège du genre « écologie punitive » ou écologie « caprice de bobos ».

  • Le deuxième point est encore plus brûlant et concerne le rapport aux frontières et à la nation. Il mériterait de longs développements et non une communication rapide. Mais les termes du débat sont les suivants : la majorité des militants d’extrême-gauche défend une position de type « no border » et s’oppose au principe de régulation des flux migratoires jugée xénophobe. A l’inverse, une forte proportion des classes populaires et une petite majorité des électeurs de la FI jugent légitime de décider qui peut rentrer ou pas sur le territoire national. Ils se montrent aussi sceptiques sur la dissolution de l’espace national dans un grand ensemble européen dont l’expérience a plutôt montré qu’il ne protège pas les citoyens. Face à cette difficulté, la position de JL Mélenchon, certes compliquée, me paraît la plus adaptée et ne mérite pas les procès intentés par certains secteurs militants et médiatiques.

En conclusion de ces (trop longues) remarques, deux postulats :

1/ Face à la crise de représentation, la course de vitesse pour la conquête du peuple est engagée entre nous et l’extrême-droite. Pour l’instant, cette dernière tient la corde, mais la compétition n’est pas terminée. Il faudra sortir des postures moralisatrices, accepter de prendre en compte « l’amertume et le désarroi » (contrairement à ce que propose R. Martelli) pour convaincre et rendre nos solutions crédibles et désirables. Il s’agit, non pas de s’adresser au cœur des actuels électeurs du FN, mais à ceux qui pourraient le devenir : les « fâchés pas fachos ». Pour cela, il faut partir de leurs aspirations et non de celles du microcosme militant.

2/ Face aux évolutions de la société, deux attitudes sont possibles : la première consiste à se retirer sur l’Aventin de nos certitudes, continuer à ânonner le bréviaire de la gauche radicale, sans se préoccuper de la réception du message. La deuxième, c’est de s’affronter à la réalité en campant sur la ligne de crête entre notre projet émancipateur et les médiations susceptibles d’être entendues. Finalement, n’est ce pas une version moderne du léninisme consistant à être un pas en avant des masses et non dix ?

De ce point due vue, la campagne de J.L. Mélenchon a représenté une avancée considérable par rapport à nos anciennes méthodes. Il a su s’adresser à des couches populaires à qui nous étions incapables de parler, en étant écouté. Il nous appartient de poursuive et d’accentuer cet effort dans un contexte ou la colère grandit de jour en jour.

Jean Pierre Lemaire