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Travail et émancipation : libérer le travail et se libérer du travail

Parler d’une « transition » d’une société à une autre pose la question du travail et de son avenir. Et invite à relire Marx…

L’émancipation du travail : la formule existe depuis les premières luttes des travailleurs contre la domination du capital. Il ne s’agit pas de remettre en cause ces dernières. Reste que le formule comporte une équivoque. Elle peut laisser croire qu’il s’agit de réorganiser la société en mettant au centre ce qui serait son fondement : le travail. Or, s’il est nécessaire d’émanciper le travail du capital, il faut également s’émanciper du travail, cela à travers une réduction du temps de travail.1

L’Anti-Dühring, ou l’émancipation par la production

Citons Engels dans l’Anti-Dühring : « Le premier acte par lequel l’État apparaît réellement comme le représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production–, est en même temps son dernier acte en tant qu’État. ( …) Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la planification et à la direction des opérations de production. (…) Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée, et, par la suite, la domination du produit sur le producteur. L’anarchie à l’intérieur de la production sociale est remplacée par l’organisation planifiée consciente. (…) La vie en société, propre aux hommes, qui jusqu’ici se dressait devant eux octroyée par la nature et l’histoire, devient maintenant leur acte propre. (…) C’est le bond de l’humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. »2

Si l’État peut ainsi disparaître au moment où il s’empare des moyens de production c’est, comme l’explique Engels dans les pages précédant celles-ci, qu’« il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classe et oppositions de classes et également l’État en tant qu’État ». C’est que, explique-t-il encore, le développement des forces productives généré par le capitalisme pousse « à leur affranchissement de leur qualité de capitaliste, à la reconnaissance effective de leurs forces productives ». Cette contradiction entre production sociale et propriété privée s’exprime sous la forme de l’antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat ; ce dernier étant en fait porteur d’une dynamique de socialisation immanente des individus et de la production.

Mutatis mutandis, le prolétariat occupe le même lieu que l’homme générique des textes de jeunesse de Marx. En conséquence, pour Engels, lorsqu’il s’empare du pouvoir d’État, « il transforme d’abord les moyens de production en propriété d’État. Mais, par-là, il se supprime lui en tant que prolétariat, les différences de classe et l’opposition de classe également de l’Etat en tant qu’État. »

Il existe donc une coïncidence entre émancipation de l’individu et émancipation de la production sociale. Celle-ci renvoie à un statut ontologique donné à la production : si la production forme l’être de l’homme, ce dernier se trouve immédiatement socialisé (au sens où il mène une existence conforme à son être) dès que la production sociale peut s’épanouir grâce à la suppression de la propriété privée.

C’est pourquoi à cette époque Marx parle souvent d’« abolition du travail ».

Ainsi, dans un texte de 1845 à propos de Friedrich List, un économiste allemand, il écrit : « La propriété privée n’est rien d’autre que le travail matérialisé. Si l’on veut lui porter un coup fatal, il faut attaquer la propriété privée, non seulement comme état objectif, mais comme activité, comme travail ». D’où la perspective explicitement énoncée d’abolition du travail. Cette argumentation comme la formule d’abolition se retrouvent à plusieurs reprises dans L’idéologie allemande, présentée souvent comme un texte fondateur du « matérialisme historique ».3

Une telle approche unilatérale de la socialisation des forces productives par le capitalisme – qui permet de résoudre la perspective de dépérissement de l’État – suppose d’oublier les analyses du Capital concernant ce que Marx appelle le « despotisme d’usine ». Le fait que, précisément, cette socialisation du procès de travail, le développement d’un « travailleur collectif » (Marx), se structure dans le cadre des rapports de production capitaliste qui en détermine les formes.

Le producteur direct subit une double séparation qui est une double dépossession. D’une part, il n’a pas d’accès direct aux moyens de production qui sont la propriété du capital. D’autre part, le développement et l’organisation de ce « travailleur collectif » se réalise via des formes de domination au sein du procès immédiat de production. Or, la tradition marxiste a eu tendance à gommer ce second aspect.

Ainsi dans De l’autorité (1873), Engels présente le despotisme généré par les grandes usines capitaliste comme une contrainte indépendante des formes d’organisation sociale de la production. Il convient de ne pas trop extrapoler, car dans ce même article Engels propose que ces réglementations soient collectivement décidées par un vote à la majorité. Mais il ne faut pas non plus oublier que la radicalité anti-étatique de Lénine dans L’État et la révolution ne l’empêche pas de présenter les grandes usines capitalistes, une fois celles-ci étatisées, comme la base enfin trouvée permettant la mise en œuvre du dépérissement de l’État.

Marx et la dialectique du temps de travail et du temps libre

Dans le livre III du Capital, Marx développe très différemment d’Engels la thématique du règne de la nécessité. Il est souvent fait référence à ce passage, mais sans le commenter vraiment, c’est-à-dire sans se confronter réellement à lui. Ce qui est dommageable, car il s’agit d’un grand texte de par la façon dont il reprend une thématique de la tradition philosophique classique (le règne de la nécessité et celui de la liberté) pour la reformuler complètement et fonder ainsi une problématique nouvelle de l’émancipation.

« En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de reproduction matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de production. Avec son développement, s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps l’élargissement pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail ».4

Il est intéressant de noter que dans le livre I du Capital, Marx avait déjà fait référence à la réduction du temps de travail, non pas seulement dans l’énoncé d’une problématique générale d’émancipation, mais comme une possibilité actuelle, permettant à la fois de lutter contre le chômage, tout en améliorant les conditions de travail.

Il traite du développement d’une « armée industrielle de réserve » comme d’une donnée structurelle de l’accumulation capitaliste : « La condamnation d’une partie de la classe ouvrière à une oisiveté forcée par le surcroît de travail de l’autre et l’enrichissement du capitaliste individuel ». Et, parlant de l’Angleterre, il ajoute : « Cependant, si demain le travail était partout limité à des propositions rationnelles et distribué dans les différentes couches de la classe ouvrière, selon l’âge et le sexe, la population ouvrière actuelle serait absolument insuffisante pour la continuation de la production nationale à son échelle présente. La grande majorité des travailleurs actuellement ‘improductifs’ devrait être transformée en travailleurs ‘productifs’ ».5

Cette mise au centre du développement du temps libre est fortement présente dans les Grundrisse. Marx va même jusqu’à écrire que la véritable richesse sociale ne se mesure pas en temps, mais en temps libre !

Il insiste alors sur trois questions essentielles. Tout d’abord le capital, en réduisant sans cesse le temps de travail nécessaire, permet de créer du temps de social disponible au service de tous et pour l’épanouissement de chacun. Ensuite, on ne pourra pas toujours, comme dans la société bourgeoise, opposer de façon abstraite temps de travail et temps libre, qui est tout à la fois loisir et activité supérieure. Enfin ce temps libre permettra de transformer les individus qui alors entreront transformés dans le procès immédiat de production.

L’émancipation est donc ici pensée comme une dialectique du temps de travail et du temps libre. Et l’on remarquera le caractère très modéré des formules pour parler de la gestion de la production et de la confrontation à la nature par les producteurs associés. On est loin du productivisme échevelé dont on accuse parfois Marx. Il s’agit de régler « rationnellement » les échanges avec la nature.

Il faut donc libérer le travail et se libérer du travail. Et, ce faisant, marquer une rupture avec une certaine lecture de Marx, forte dans la tradition marxiste. Laquelle en quelque sorte ontologise la production : l’émancipation du travail permettrait de réconcilier la société avec elle-même, en mettant la production, enfin émancipée, au centre de la vie et des relations sociales. Ici, la situation est inversée, c’est au-delà de la production que l’individu peut développer des activités vraiment libres. D’autant que ce passage du livre III du Capital explicite plus clairement que les Grundrisse la conséquence de cette approche : la sphère du travail ne peut pas disparaître6. On est loin des formules de L’idéologie allemande sur une « transformation du travail en activité libre ».7

Cette problématique d’émancipation à travers une dialectique du temps de travail et du temps libre débouche sur une série de problèmes concernant l’organisation d’une société « socialiste ». Ainsi le passage du livre III du Capital en parle comme d’une société « des producteurs associés ». On peut reprendre cette formule, à condition d’entendre par producteur l’ensemble des travailleurs, qu’ils produisent des biens matériels ou des services. Et aussi de s’interroger sur la nature du « pouvoir public », pour reprendre la formule du Manifeste communiste, qui s’articule avec (au moins) deux sphères des pratiques sociales : le temps de travail et le temps libre. Ce pouvoir ne s’encastre donc pas dans la production, même émancipée de la domination du capital, mais continue à exister comme sphère politique séparée. Or, des tentations récurrentes vont à l’inverse : depuis « le gouvernement sera l’atelier » des syndicalistes révolutionnaires jusqu’à la démocratie des conseils ouvriers des années 1920.8

Le « travailleur mobile polyvalent »

La séparation des producteurs d’avec les moyens de production, caractéristique du capitalisme, prend la forme, comme déjà indiqué, d’un double mouvement. D’une part, les capitalistes deviennent propriétaires privés de ces moyens et le capital s’empare de l’organisation de la production à travers le « despotisme ». D’autre part, le travail se sépare de l’individu au sens où il ne prend plus l’aspect d’un « procès de travail individuel », le producteur n’est plus « soudé » aux moyens de production, pour reprendre deux formules de Marx. Si ce dernier remet en cause le premier aspect, il considère que le second est positif.

Cet aspect des choses a été peu traité dans la tradition marxiste. Dans De l’aliénation à la jouissance, Pierre Naville est l’un des premiers à souligner le fait que le travail s’est « séparé de l’individu, qu’il n’est plus l’expression d’une activité personnelle ». C’est là un point d’appui pour penser une perspective d’émancipation9. Un point d’appui, car Naville parlait bien de réalisation de l’émancipation du travail. Cela dit, l’affirmation paraît d’autant plus incongrue par rapport à la tradition marxiste que ce livre est publié la première fois au milieu des années 1950 (1957), dans une période où l’essentiel du mouvement ouvrier est dominé par la figure de l’homo faber et du producteur/artisan.

Misère de la philosophie, où Marx critique la problématique artisanale de Proudhon, a représenté un moment clé. Pour ce dernier, la machine était vue comme permettant de rétablir « l’unité dans le travail morcelé ». L’affirmation n’a pas de sens, rétorquait Marx : « la machine est une réunion des instruments de travail et pas du tout une combinaison des travaux pour l’ouvrier lui-même ». Et il ajoutait : « Ce qui caractérise la division du travail dans l’atelier automatique, c’est que le travail y a perdu tout caractère de spécialité. Mais du moment que tout développement spécial cesse, le besoin d’universalité, la tendance vers un développement intégral de l’individu commence à se faire sentir. L’atelier automatique efface les espèces et l’idiotisme du métier. »10

Cela dit, on a du mal à comprendre hormis, précisément, le recours à l’homo faber , comment le besoin d’universalité peut commencer à se faire sentir dans un atelier structuré par le despotisme d’usine et sa division du travail. Il faudra que Marx développe ses analyses sur le machinisme et les systèmes automatiques pour indiquer une double direction, dont les deux perspectives se complètent, du fait que dans les deux cas le développement massif du temps libre est requis.

La première direction consiste à ne pas s’en tenir au procès immédiat de production, à l’atelier, mais à décrire une dynamique d’ensemble. « L’industrie moderne révolutionne de façon constante la division du travail à l’intérieur de la société et précipite sans arrêt d’une branche dans l’autre des masses de capital et d’ouvriers. C’est pourquoi la nature de la grande industrie entraîne des changements dans le travail de l’ouvrier, rend sa fonction fluide, en fait un travailleur mobile polyvalent ». D’où une exigence de « remplacement de l’individu partiel, simple support d’une fonction sociale de détail, par un individu totalement développé pour qui diverses fonctions sociales sont autant de modes d’activité qui prennent le relais les unes les autres ».11

Il ne s’agit donc pas de la polyvalence retrouvée de l’ancien artisan au poste de travail, rendue possible par l’introduction de nouvelles technologies. Le penser serait commettre la même erreur que Proudhon : la machine permettrait de rétablir « l’unité dans le travail morcelé ». Mutatis mutandis, c’est pourtant ainsi qu’ont procédé divers auteurs au cours des années 196012. Grosso modo, ils distinguent trois phases dans l’évolution générale du travail industriel : la première est celle de l’ouvrier professionnel qui, s’appuyant sur le métier, dispose d’une autonomie importante au travail ; la deuxième est celle de la décomposition du métier, avec la montée des OS ; la troisième est celle de l’automation qui restaure la polyvalence.

La seconde direction indiquée par Marx dans les Grundrisse concerne plus directement l’évolution du procès de travail porté par l’automation : « Ce n’est plus le travail qui apparaît comme inclus dans le procès de production, mais l’homme plutôt qui se comporte en régulateur du procès de production lui-même ».13

Commentant ces passages, Jacques Texier explique que « la domination du sujet sur les moyens de son activité est ici établie, bien qu’il ne s’agisse pas d’un retour au travail artisanal. Le procès de production a acquis une sorte d’autonomie par rapport à l’homme. (…) Le travail vivant s’est transformé en activité de surveillance et de régulation d’un processus industriel qui a pris une certaine autonomie. L’ouvrier est comme à distance du processus, non plus inclus comme un simple organe, mais ‘à côté’, et on sent bien que ce ‘déplacement’ et cette distanciation sont un mouvement libérateur par lequel le travail vivant assure son contrôle du processus ».14

Toutefois, comme le fait remarquer Jean-Marie Vincent, « hanté par l’idée qu’il faut mettre fin à la séparation entre producteurs et moyens de production », Marx a du mal à différencier l’autonomisation par rapport à tout contrôle social de l’autonomie comme fonctionnement automatisé, celle-ci n’excluant pas, elle, certaines formes de contrôle social. En conséquence, « il n’arrive pas à expliciter complètement les conditions d’activités vraiment libres, notamment la mobilité du travail, sa plasticité, qui ne peut être assurée que par des automatismes productifs et informationnels. En d’autres termes, la liberté du travail et des autres activités présuppose l’autonomie des processus productifs et informationnels par rapport à ceux qui peuvent s’y intégrer librement en sélectionnant les activités qui leur conviennent ».15

J’ai cité un peu longuement Jacques Texier et Jean-Marie Vincent car il me semble important de souligner que des auteurs, par ailleurs divers, ont explicité ce que la tradition marxiste a eu souvent du mal à dire.

Un « travailleur mobile et polyvalent », donc. Certains vont parler de formule néolibérale. À tort, en effet il s’agit simplement de prendre appui sur des tendances portées par les contradictions du système. Allons-nous avoir un simple un retour à l’artisanal ? Ou encore à la fixité fordiste du travailleur à son poste de travail ? En revanche, il est bien sûr décisif d’articuler cette figure avec une remise en cause de la marchandisation de la force de travail. Et c’est bien sur ce thème que s’organisent les débats actuels autour d’un nouveau statut du salarié.

Antoine Artous. Publié dans le numéro 38 de Contretemps.

1

 Voir mes livres Le travail et l’émancipation, Karl Marx, Éditions sociales, 2016 ; Travail et émancipation sociale. Marx et le travail, Syllepse, 2003.

2

 Engels Anti-Dühring, Éditions sociales, 1967, p. 322.

3

 Karl Marx, À propos du système national de l’économie politique de Friedrich List, Œuvres III, La Pléiade, Gallimard 1982, p.1433 ; pour L’idéologie allemande, Maximien Rubel signale au moins cinq passages sur ce thème.

4

 Karl Marx, Le Capital, III.3, Éditions sociales 1960, p. 198.

5

 Karl Marx, Le Capital, livre I (4e édition allemande), Éditions sociales, 1983, p. 713, 714.

6

 André Tosel, « Centralité et non-centralité du travail, ou la passion de l’homme superflu », in Jacques Bidet et Jacques Texier (dir), La crise du travail, PUF, 1995.

7

 Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Éditions sociales, 1965, p. 82.

8

 Antoine Artous, Marx, l’État et la politique, Syllepse, 1999.

9

 Pierre Naville, De l’aliénation à la jouissance, Anthropos, 1974, p. 350.

10

 Karl Marx, Misère de la philosophie, Éditions sociales, 1977, p. 145 et 150.

11

 Karl Marx, Le Capital Livre I, o .c., p. 547-548.

12

 Alain Touraine, dans ses études sur Renault, Serge Mallet, avec sa « nouvelle classe ouvrière » ; dans un premier temps, André Gorz reprend cette problématique.

13

 Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Gundrisse », o. c., p. 661.

14

 Jacques Texier, « La suppression du travail immédiat comme facteur décisif de la production dans les Grundrisse de K. Marx », Actuel Marx n° 14, 1993, p. 156.

15

 Jean-Marie Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Editions du Félin, 1998, p. 162.