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La Commune. Épisode 2 : les évènements de septembre 1870

Comme on l’a vu précédemment, le 4 septembre, sous la pression populaire, les républicains modérés ont décrété la fin de l’Empire et proclamé la République. Mais cette décision hautement symbolique ne règle rien, comme on va essayer de l’illustrer au moyen de trois dates : le 7 septembre, le 14 septembre et le 19 septembre.

La proclamation de la République ne règle rien parce que subsistent trois questions qui vont continuer à peser tout au long des mois qui viennent et constituer de fait l’arrière-plan du processus révolutionnaire qui va culminer entre mars 1871 et mai 1871, processus connu comme « la Commune de Paris ». Ces trois questions sont la question sociale, la question patriotique et la question démocratique.

La question sociale tout d’abord. Comme souvent les républicains bourgeois qui viennent de prendre le pouvoir en utilisant la force du mouvement populaire n’entendent absolument pas remettre en cause le fonctionnement du système économique lui-même. On en reparlera ultérieurement.

La question nationale ou patriotique, comme l‘on voudra : à l’origine de la révolte populaire contre l’Empire, il y a le refus de la capitulation face à la Prusse et la volonté de continuer le combat contre l’occupation étrangère. D’ailleurs, au cours des semaines suivantes, la méfiance populaire vis-à-vis des gouvernants va persister et s’accroître. Elle n’épargnera pas les nouveaux dirigeants qui sont soupçonnés d’être incapables d’organiser la résistance ou de ne pas vouloir le faire. L’appréciation que l’on peut porter sur ce que signifie le patriotisme de la classe ouvrière est une grande question. On se limitera ici à trois remarques.

La défense de la patrie qui est au premier plan est directement connectée à la défense de la République et même à la défense de la Révolution. Ainsi, les références à la Révolution française, à la « Patrie en danger », à la « levée en masse » sont nombreuses.

Ensuite, le patriotisme dont il s’agit est un patriotisme ouvert, qui ne s’embarrasse pas d’une conception étroite de la nationalité, des papiers d’identité et autres passeports. Les mêmes qui appellent à la défense de la patrie n’auront aucune difficulté quelques mois plus tard, dans le cadre de la Commune à confier des responsabilités y compris au plus haut niveau à des étrangers. Ainsi, Léo Fränkel, un juif hongrois, sera « ministre du Travail ». Élisabeth Dmitriev, féministe russe, va créer l’Union des femmes et elle combattra sur les barricades de la Commune. Et ce sont des généraux polonais, Jaroslaw Dombrowski et Walery Wroblewski qui organiseront la défense militaire de la Commune.

Enfin, pour les révolutionnaires de l’époque, y compris les plus radicaux, le patriotisme du peuple français n’est pas un problème. Ainsi Michel Bakounine, l’un des fondateurs et théoriciens de l’anarchisme, écrit « il faut que partout le peuple prenne les armes et s’organise lui-même pour commencer contre les Allemands une guerre de destruction ». Car, pour lui, « les ouvriers français incarnent la cause du prolétariat du monde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaire ».

Troisième question enfin : la question démocratique. Non seulement les républicains modérés n’entendent pas bouleverser l’ordre économique mais, au-delà de la fin de l’Empire qui est une revendication commune avec le mouvement populaire, ils n’ont absolument pas non plus l’intention de jeter les bases d’un système vraiment démocratique. Ainsi, en ce qui concerne Paris, le nouveau gouvernement décide non pas d’organiser des élections mais de nommer, purement et simplement, le Maire de Paris et les maires d’arrondissement.

Le 7 septembre, c’est donc le gouvernement de défense nationale – ainsi que c’est baptisé le nouveau gouvernement – qui nomme les maires d’arrondissement. C’est une première faille dans l’espèce de coalition de fait qui regroupe d’un côté les républicains modérés et bourgeois et, de l’autre, ceux qui incarnent le mouvement populaire parisien. Ces derniers ne s’y trompent pas : ils craignent que, comme cela a souvent été le cas dans le passé – en 1848 par exemple – et comme sera malheureusement souvent le cas à l’avenir, le mouvement d’en bas et le processus révolutionnaire ne soient confisqués par ces « parlementaires escamoteurs de révolution », dont on a déjà parlé à propos du 4 septembre.

Qui sont ces militants radicaux qui veulent incarner le mouvement populaire ? Il y a essentiellement trois sensibilités. D’abord, les républicains : à la différence des républicains bourgeois qui viennent de prendre le pouvoir, ce sont des républicains ayant une conception radicale de la démocratie et dont les références sont les premières années de la Révolution française, les Sans Culottes, les sections parisiennes, la Convention de 1793. La seconde composante, ce sont Blanqui et ses partisans. Après la proclamation de la République, Blanqui crée immédiatement un club et fonde un journal au titre significatif : « La Patrie en danger ». La troisième composante est constituée de ceux que l’on appelle « les Internationaux », c’est-à-dire les membres français – la section française, en quelque sorte – de l’Association internationale des travailleurs qui passera à la postérité sous l’appellation de ‘Première Internationale ». Ce sont les débuts du mouvement ouvrier, le début de l’organisation de celles et ceux qui veulent changer radicalement la société, de ceux qui veulent une autre société différente de la société capitaliste. Ce mouvement possède deux caractéristiques. La première peut sembler étrange par rapport à nos conceptions actuelles : l’Association internationale des travailleurs regroupe des organisations de natures très différentes, comme des partis, des syndicats, des associations, des coopératives, des revues, etc. La seconde caractéristique est évidemment que l’AIT est, d’emblée, une organisation internationale. Les figures les plus connues de cette Internationale sont Karl Marx et Michel Bakounine. En France, l’Association internationale des travailleurs a été persécutée sous l’Empire. En 1870, c’est une organisation de référence, mais une organisation de taille modeste, assez minoritaire, mais capable d’initiative. Ainsi, au soir du 4 septembre, les « Internationaux » – on va les appeler comme ça – ont interpellé le gouvernement en posant des revendications essentielles qui concernent l’organisation d’élections municipales, la suppression des lois liberticides, l’annulation de toutes les condamnations politiques, l’armement des Français et la levée en masse. Ainsi quand le gouvernement décide de nommer les maires d’arrondissement, les Internationaux convoquent une réunion sous forme d’une assemblée des républicains ; les Internationaux précisent « des républicains de bonne volonté, soucieux de participer activement à la défense ». Cette réunion se conclut par la proposition créer des comités de vigilance autour des maires nommés. Dans les jours qui suivent, dans la quasi-totalité des arrondissements, des comités de défense et de vigilance se mettent effectivement en place. Ces comités élisent chacun quatre délégués ; au niveau de l’agglomération parisienne, ces quatre délégués par arrondissement vont constituer le 13 septembre le « Comité Central Républicain des vingt arrondissements ». Selon Prosper-Olivier Lissagaray – dont on reparlera : c’est l’historien de la Commune, la référence sur la Commune, lui-même communard – « ce comité était composé d’ouvriers, d’employés, d’écrivains connus dans le mouvement révolutionnaire ». Pour ces derniers, on pense notamment à Jules Vallès. Ce comité se réunit Place de la Corderie du temple, dans une salle prêtée par l’Internationale et la fédération des chambres syndicales. C’est un évènement très important parce que face aux républicains bourgeois, ce sont les prémisses, l’émergence d’un embryon d’une représentation de la classe ouvrière et des couches populaires. Le 14 septembre, le Comité Central Républicain des vingt arrondissements va publier sa première proclamation qui sera connue par la suite sous l’appellation de « première affiche rouge ». Cette proclamation constitue un véritable programme en quatre points.

Le premier point concerne des mesures de sécurité publique : ce qui est proposé est ni plus ni moins de supprimer la police telle qu’elle existe, de dissoudre tous les corps spéciaux de l’ancienne police centralisée, de faire appel à la garde nationale composée de la totalité des électeurs, de remettre les pouvoirs de police aux mains des municipalités élues et d’appliquer les principes d’élection et de responsabilité aux magistrats.

Le second point est intitulé « subsistance et logement » ; les mesures envisagées sont l’expropriation pour cause d’utilité publique des stocks de denrées alimentaires et de première nécessité. On évoque même l’indemnisation des propriétaires, mais après la fin de la guerre. Il est aussi proposé d’organiser la répartition des stocks entre tous les habitants au moyen d’un système de bons. Enfin est affirmé le principe selon lequel les municipalités seront responsables d’assurer à tout citoyen et à sa famille le logement qui leur est indispensable.

Le troisième point de la proclamation concerne est la défense de Paris. Ce qui est proposé, entre autres choses, est l’élection des chefs de la garde mobile par la troupe elle-même, la distribution des armes à tous les citoyens et l’instauration d’un contrôle populaire sur l’ensemble des décisions qui concernent la défense.

Le quatrième point concerne la défense des départements, au-delà de Paris. Le Comité central républicain propose de décréter la levée en masse et d’envoyer des délégués spéciaux dans les départements pour « stimuler le zèle patriotique » – c’est l’expression employée – et trouver des volontaires pour assurer la défense de Paris. Là encore, on le voit, la référence est la Révolution française, la levée en masse, la Patrie en danger.

La défense de Paris est effectivement l’urgence de l’heure puisque le 19 septembre – c’est la quatrième date annoncée – les troupes prussiennes encerclent la capitale.

C’est le début du siège de Paris.

François Coustal