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La Communes. Épisode 1 : 4 septembre 1870, la III° République

Le 4 septembre est sûrement un évènement important puisqu’il a donné son nom à beaucoup de nos rues, à des places de nos villes et même à une station du métro parisien. De quoi s’agit-il ? En fait le 4 septembre 1870 est le jour où a été proclamée la III° République ainsi que la déchéance de l’Empereur Napoléon III. Et, donc la fin du Second Empire. D’où cet évènement vient-il ? Né d’un coup d’État, le Second Empire a duré une vingtaine d’années et connu des hauts et des bas. Mais après des années de mécontentement et de contestation populaire, l’Empire et l’Empereur semblaient mieux installés que jamais. En cette année qui nous occupe, en mai 870, Napoléon III avait organisé un référendum plébiscite qui portait sur des aménagements constitutionnels du régime, dans une direction plus libérale (au sens politique du terme), plus parlementaire… tout en fardant j’Empire et l’Empereur. Les républicains s’étaient divisés entre partisans de l’abstention et du « non ». Finalement, le résultat du référendum avait été une grande victoire pour Napoléon III puisque 7 millions et demi s’étaient portées sur le « oui » contre seulement 1 millions et demi sur le « non », avec des scores très importants dans la France rurale et conservatrice : près de 80% dans certaines circonscriptions, les seules exceptions à ce plébiscite en faveur de l’Empire étaient les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse).

Pour la gauche modérée, ce référendum a constitué un véritable traumatisme. Pour les partisans bourgeois de la République, c’était réellement le désenchantement et la conviction que l’Empire était plus puissant que jamais. C’est d’ailleurs aussi la conviction de Napoléon III : pour lui, les électeurs ont définitivement tranché entre la République et l’Empire. Fort de ce succès et de sa popularité renouvelée, il va alors se lancer dans une aventure militaire qui va rapidement tourner au cauchemar. Le 18 juillet, donc quelques mois seulement après ce référendum, il déclare la guerre à la Prusse. Et là, tout de suite, les catastrophes militaires vont s’enchaîner dont l’aboutissement est la défaite de Sedan, avec des pertes humaines considérables. L’État-major de l’armée française capitule. Napoléon III ainsi que 100.000 soldats français sont faits prisonniers par les Prussiens.

Dès que ces nouvelles sont connues, des mobilisations populaires se produisent pour réclamer la déchéance de l’Empereur et le retour à la République, essentiellement à Lyon, à Marseille et, bien sûr, à Paris. A Paris, justement, que se passe-il ? Les députés du « corps législatif » – à l’époque, il n’y a pas vraiment de Parlement et tout le pouvoir découle de l’Empereur, mais il existe une forme semi-parlementaire qui s’appelle le corps législatif – les députés se réunissent au Palais-Bourbon et s’interrogent sur la conduite à tenir. Il faut savoir que, à l’époque, la majorité de l’Assemblée est constituée de partisans de l’Empereur (des bonapartistes) ou de monarchistes de diverses obédiences. Les partisans de la République sont en minorité et, en plus, ils sont assez divers : il y a des républicains très modérés dont on va vor le rôle qu’ils vont jouer ; il y a des républicains plus radicaux, jacobins – à l’époque, ce n’est pas une insulte ! – qui se veulent les continuateurs de la Révolution française, notamment des premières années de cette révolution, de 1789 à 1793. Et puis, il y a aussi des républicains socialistes, des penseurs et des militants qui se réclament du mouvement ouvrier qui est en train de se constituer à travers des syndicats, des partis, des clubs, des revues et toutes autres sortes de formes d’organisation.

Pour en revenir aux députés, ils sont réunis au Palais-Bourbon. Il y a une idée éphémère qui est de confier le pouvoir à l’Impératrice, rapidement abandonnée. De là à proclamer la République, il y a un pas que la classe politique française de l’époque ne veut absolument pas franchir. Pourtant, elle va y être contrainte dans la journée par la mobilisation populaire. Déjà, en effet, des groupes de manifestants commencent à vouloir envahir le Palais-Bourbon. Mais, surtout, une foule très importante a commencé à se rassembler là où elle le fait traditionnellement quand la révolte gronde, depuis la Révolution française et la Révolution de 1848 : sur la place de l’Hôtel de ville. En première ligne de ce rassemblement, on trouve des républicains révolutionnaires, des républicains radicaux ou même socialistes, à commencer par la grande figure, le grand révolutionnaire Auguste Blanqui.

Auguste Blanqui a été surnommé « l’Enfermé ». En effet, rarement un militant a été autant victime de la répression : au cours de sa vie, il aura passé 37 ans en prison. C’est un polémiste, un théoricien et un homme d’action obsédé par l’idée de la prise du pouvoir qu’il voit comme une insurrection dirigée par un petit groupe d’hommes déterminés. Chaque fois qu’il est libéré de prison, il n’a de cesse de construire de nouvelles organisations et de bâtir de nouvelles conspirations. Au cours de cette année 1870 dont on parle, il a déjà commis deux tentatives : en Janvier, lors des funérailles de Victor Noir, un journaliste assassiné par Pierre Bonaparte, un cousin de l’Empereur. Il a tenté de transformer le cortège funéraire en émeute. Seconde tentative : le 12 août, quelques semaines avant le 4 Septembre, il a tenté de s’emparer d’un dépôt d’armes. C’est donc cet homme qui se porte à la tête du rassemblement parisien avec la ferme volonté de transformer le mouvement en insurrection.

Les républicains modérés sont rassemblés au Palais-Bourbon. On peut donner quelques noms, dont certains sont passés à la postérité : Jules Fabre, Jules Grévy, Jules Simon, et, plus connus, Jules Ferry et Léon Gambetta. Pour eux, il faut à tout prix empêcher ce qui se dessine place de l’Hôtel de ville et établir des contre-feux aux menées révolutionnaires, notamment celles de Blanqui, d’autant plus que dans la journée, à Lyon et Marseille, des rassemblements populaires ont déjà proclamé la République. Donc, les républicains modérés vont forcer la main au corps législatif en le convainquant que mieux vaut prendre l’initiative que d’être débordés par une insurrection dirigée par des révolutionnaires. L’initiative, pour couper l’herbe sous le pied des révolutionnaires, est de proclamer eux-mêmes la République et, ainsi, d’essayer de contribuer la situation et de le faire là où la foule qui est une menace pour l’ordre établi s’est rassemblée, c’est-à-dire à l’Hôtel de ville.

Un petit cortège de députés entouré d’une petite foule se rend du Palais-Bourbon à l’Hôtel de ville. C’est une course de vitesse entre les républicains modérés et ceux qui expriment plus ou moins le mouvement populaire. Sitôt arrivés dur place, Gambetta et Fabre proclament la République. Pour convaincre la foule et la démobiliser, Jules Ferry indique qu’il y aura un nouveau gouvernement qu’il sera composé de députés républicains de Paris, auxquels s’adjoindra le gouverneur militaire de Paris (qui est un général très conservateur). Ce sera un gouvernement de défense nationale, car il ne s’agit pas seulement de prendre acte de la faillite de l’Empire mais aussi d’organiser la défense nationale dans une situation où l’armée prussienne occupe l’Est de la France et s’apprête à marcher sur Paris. Des années plus tard, la classe politique française, celle qui sera aux commandes pendant toute la III° République, les républicains bourgeois et modérés, vont essayer de bâtir la légende d’une instauration tranquille et ordonnée de la République. Pour cela, ils se réfèrent notamment au commentaire fait par Jules Ferry qui, à propos du 4 septembre, disait : « il y avait des fleurs, des fusils, un air de fête dans la cité. Jamais une révolution ne se fît avec une telle douceur ». Ce mythe oblige à oublier un peu vite que la consolidation définitive du régime républicain, y compris au niveau constitutionnel, n’aura en fait lieu que 4 ans plus tard et à une voix de majorité seulement au Parlement…

Cela oblige surtout à oublier qu’entre la République proclamée le 4 septembre et la stabilisation de la III° République, il y aura l’écrasement de la Commune par les républicains modérés. Écoutons-donc plutôt ce que dit Talès, l’un des auteurs les plus connus sur l’histoire de la Commune on en reparlera). Ce qu’il dit à propos du 4 septembre est en effet assez différent : «pendant un instant la République populaire est possible. Mais la race des parlementaires escamoteurs de révolution vit encore ». Et, en effet, ce 4 septembre est éclairant dans le débat récurrent qui existe à propos de la République. En fait, dès le départ, deux conceptions sont présentes. Et ces conceptions répondent en fait à l’affrontement de deux classes sociales.

Il y a la République dont le contenu est la chute des trônes, la fin de la tyrannie, l’égalité politique et sociale C’est celle des ouvriers et des artisans, du petit peuple parisien, des républicains radicaux qui se réclament de 1793, des républicains socialistes, de Blanqui, de ceux et celles qui seront les héros et les héroïnes de la Commune, quelques mois plus tard. C’est la République d’en bas.

Et puis il y a la République bourgeoise, la République modérée, celle des républicains modérés… qui ne seront pas modérés dans la répression de la Commune comme on le verra quelques mois plus tard. C’est la République conservatrice, celle de l’ordre, de la défense de l’ordre et de la propriété privée, celle qui se méfie du peuple et de l’effervescence populaire. C’est la République d’en-haut.

C’est la République des parlementaires escamoteurs de Révolution…

François Coustal