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Poursuite des purges au Parti travailliste

L’élection de Keir Starmer en remplacement de Jeremy Corbyn a déclenché une série d’exclusions et de purges au sein du Parti travailliste. Cette vague de répression bureaucratique contre les courants de gauche vient de connaître un nouvel épisode particulièrement significatif avec l’exclusion de Ken Loach, le metteur en scène engagé qui a recueilli deux fois la Palme d’Or à Cannes (1).

On trouvera ici la traduction d’un article de Dave Kallaway publié sur le site Anti-Capitalist Resistance (2) : https://anticapitalistresistance.org/labour-expels-ken-loach-a-left-response/

Au-delà du sort fait à Ken Loach, s’interroge sur l’avenir des courants de gauche en Grande Bretagne et, notamment, de leur rapport au Parti travailliste.

On peut également lire (en anglais) l’interview donnée par Ken Loach à la revue Jacobin (3) sous le titre : « Keir Starmer, c’est Miser Bean qui essaie de se comporter comme Staline ». https://jacobinmag.com/2021/08/ken-loach-keir-starmer-labour-party-ejection-corbyn

Le parti travailliste a exclu Ken Loach, quelle réponse de gauche ?

Bien souvent, les bureaucrates et les adeptes de la chasse aux sorcières ne s’aperçoivent même pas combien leurs actions sont ridicules. Sous la direction de Starmer, le Parti travailliste a été le cadre d’innombrables débats, de rapports et de groupes de travail pour savoir comment regagner le soutien de la classe ouvrière traditionnelle et industrielle, notamment dans les circonscriptions de ce que l’on appelait la « ceinture rouge » dans les Midlands et le Nord de l’Angleterre. Par son œuvre au cinéma et à la télévision, Ken Loach a sûrement analysé et rendu compte mieux que quiconque l’expérience vécue de la classe ouvrière.

Le Parti travailliste a récemment souligné à quel point les résultats scolaires mettaient en évidence les énormes inégalités sociales qui existent dans ce pays. Le film de Ken Loach, « Kes » avait montré comment le système éducatif organise l’échec des élèves de la classe ouvrière. Le Parti travailliste affirme que les contrats précaires et l’économie numérique doivent être régulés, mais Ken Loach avait déjà dévoilé ces réalités dans le film « Sorry we miss you ». Le Parti travailliste affirme que le système de protection sociale doit être réformé, mais Ken Loach a dénoncé cette guerre quotidienne contre la classe ouvrière dans le film « I Daniel Blake ». Le Parti travailliste se prononce en faveur du logement social, mais Ken Loach a réalisé pour la télévision un film définitif sur les sans logis, « Cathy come home » qui a conduit à la fondation de « Shelter », une association d’aide et de campagne pour le logement. Ken Loach a également participé bénévolement à la réalisation d’émissions électorales efficaces, lorsque le Parti travailliste était dirigé par Jeremy Corbyn. Enfin, Ken Loach a conquis une réputation nationale et internationale amplement méritée.

On aurait donc pu penser que la direction du Parti travailliste aurait considéré qu’il constituait un atout considérable pour le mouvement travailliste. Au contraire, il est devenu la victime de la chasse aux sorcières contre les militants qui se réclament du socialisme, actuellement en cours au sein du Parti travailliste. En réaction, Ken Loach a tweeté :

« L’état-major travailliste a finalement décidé que je n’étais pas apte à être membre de leur parti, dans la mesure où je refusais de renier ceux qui venaient d’être expulsés ».

« Et bien, je suis fier de me tenir aux côtés des camarades et des bons amis qui ont été victimes de cette purge. Bien sûr, c’est une chasse aux sorcières ! »

« Starmer et sa clique ne dirigeront jamais un parti du peuple. Nous sommes la grande masse ; ils ne sont qu’une petite minorité. Solidarité ».

Après en avoir été membre pendant trois décennies, Ken Loach avait déjà précédemment quitté le Parti travailliste dans les années 90, rendant public le dégoût que lui inspirait Tony Blair. Il avait également été très actif dans les mouvements comme Respect ou encore Left Unity qui se présentaient comme des alternatives radicales au Parti travailliste. Il avait ré-adhéré au Parti travailliste après l’élection à sa direction de Jeremy Corbyn.

John McDonnell, l’ancien Chancelier du Cabinet fantôme travailliste a twitté :

« C’est une honte que d’expulser un socialiste aussi admirable et qui a fait tellement pour promouvoir la cause du socialisme. Les film de Ken ont mis en lumière les inégalités de notre société, nous ont insufflé l’espoir du changement et l’inspiration pour retourner au combat. J’exprime toute ma solidarité à ce camarade et à cet ami ».

Une vingtaine de députés et quelques responsables du Socialist Campaign Group (4) ont lancé un appel pour que Ken Loach soit réintégré au sein du Parti travailliste. Naturellement, cette prise de position est positive. Mais comme l’a fait remarquer sur le site Jewish Voice for Labour » (5), Pete Firmin – un autre militant en vue de la gauche du Parti travailliste et qui a également été exclu – c’est l’ensemble de la chasse aux sorcières qu’il faut combattre : « Je me réjouis de cette déclaration des députés, mais il ne faut pas se limiter au cas de Ken Loach. Il a été expulsé à cause de sa proximité avec l’un des groupes récemment expulsés. J’appelle les députés à condamner clairement toutes ces proscriptions et exclusions automatiques ».

Interpellé sur la situation, le quartier général travailliste a répondu qu’il ne faisait aucun commentaire sur les cas individuels. C’est prendre quelques distances avec la vérité dans la mesure où il y a eu de nombreux commentaires qui faisaient références à la suspension de Jeremy Corbyn du groupe parlementaire travailliste.

Pourquoi il faut faire de l’agitation sur l’expulsion de Ken Loach

Un bon camarade m’a demandé : « pourquoi faire tant de bruit à propos de ce qui n’est qu’une nouvelle exclusion ? N’avons-nous pas besoin de nous retrouver tous en dehors du Parti travailliste ? » Je suis en désaccord avec cela.

En premier lieu, Ken Loach est très connu. C’est pourquoi faire de l’agitation sur son cas peut aider à la défense de tous ceux qui ont été exclus. Ce cas a été très largement couvert par la presse britannique. Du fait de son statut international, ce cas a également été repris par la presse espagnole, italienne et française.

En second lieu, on touche ici à une affaire de principe. Quelle que soit notre conviction personnelle sur la question de savoir si, en tant que socialiste, il faut ou non travailler au sein du Parti travailliste, nous défendons la démocratie dans les syndicats et le mouvement ouvrier en général. La démocratie est partie intégrante aussi bien de notre vision de la construction d’une alternative socialiste que des principes centraux de toute société socialiste. Il n’existe aucune preuve que Ken Loach soit en quoi que ce soit antisémite. Il a été exclu sur la base d’une « accusation par association » à un groupe appelé « Travaillistes contre la chasse aux sorcières » que l’appareil travailliste et la bureaucratie autour de Starmer ont défini comme antisémite. Aucune déclaration ni action de Ken Loach n’a été mise en cause afin de prouver son « antisémitisme », si ce n’est sa solidarité avec de tels regroupements. Depuis quand le fait de signer un appel fait de vous automatiquement un membre du groupe qui a lancé l’appel ? Et bien entendu, dans la mesure où Ken Loach a manifesté son soutien aux campagnes menées par ces groupes avant que ces groupes n’aient été exclus, il s’agit là d’une justice rétroactive et contraire à la justice la plus élémentaire.

En troisième lieu, la bataille au sein du Parti travailliste n’est pas finie. La Gauche y a été sévèrement affaiblie et des milliers de militants ont quitté le Parti travailliste ; mais la Gauche y représente encore une force importante. Des votes récents pour la désignation des membres du Comité d’organisation de la Conférence nationale ou encore de responsables nationaux de la jeunesse ont montré que les candidats soutenus par Momentum (6) ont remporté quasiment tous les postes. Momentum lui-même est sensiblement plus gros que l’ensemble des groupes de gauche extérieurs au Parti travailliste et connaît une phase d’ouverture notamment par l’animation de campagnes avec des non-membres du Parti travailliste. Tous les acquis du « Corbynisme » n’ont pas été détruits. Pas encore.

En définitive, il existe un argument encore plus important : de tels comportements antidémocratiques vont sérieusement détériorer la perception sur ce que serait l’inclusivité de tout nouveau gouvernement dirigé par le Parti travailliste. Cette préoccupation reste essentielle dans la mesure où, pour les Socialistes, le choix le plus probable sera toujours entre un gouvernement conservateur et un gouvernement travailliste. Leah Levane, un autre militant exclu, le souligne : « J’ai une question pour la direction du Parti travailliste : comment pouvez-vous penser que les gens de ce pays vont faire confiance pour gouverner à un parti qui traite avec un tel mépris ses propres militants les plus impliqués et les plus investis ? »

Pas les « bons juifs » ?

Une autre ironie que révèle la situation actuelle est qu’alors que les principales accusations pour expulser des militants sont centrées sur l’accusation d’antisémitisme, beaucoup de ceux qui sont exclus par la direction sont en réalité des camarades juifs qui ont toujours combattu le racisme, y compris l’antisémitisme. En d’autres termes, des camarades comme Leah Levane, Roger Silverman ou encore Graham Bash sont considérés comme des Juifs de la mauvaise espèce par la direction travailliste qui apparaît comme s’en remettant largement au Jewish Board of Deputies « Groupe juif des députés au Parlement » (7) pour ce qui est des définitions.

Autrement dit, si vous attaquez les demandeurs d’asile vous pouvez rester sans problème au sein du Parti travailliste, comme le dit Pete Firmin dans la réponse à la lettre d’exclusion : « les partisans du socialisme sont exclus du Parti travailliste alors que le dirigeant du Groupe travailliste d’Ashford reste en place après avoir appelé la Garde nationale à repousser les demandeurs d’asile ».

Pourquoi Starmer exclut-il autant de militants socialistes ?

Tout comme Blair, Starmer sait bien que, pour gagner les élections, il n’a pas besoin d’un parti d’un demi-million de membres, surtout s’ils penchent à gauche. C’est un argument dangereux pour les militants de gauche au sein du Parti travailliste que de laisser entendre qu’exclure la Gauche signifierait que le Parti travailliste ne pourrait plus gagner les élections. C’est sans doute réconfortant pour les gens de gauche qui sont partisans de travailler au sein du Parti travailliste, mais il n’est pas vrai que le Parti travailliste ne puisse gagner que si de très nombreux militants ancrés à gauche font du porte-à-porte. Starmer pense que le Parti travailliste peut gagner à nouveau s’il est perçu comme capable de gérer l’économie sans défier les lois du capitalisme. De même, toutes les prises de positions travaillistes après la chute de Kaboul contribuent à rassurer la classe dominante sur le fait que le Parti travailliste ne mettra pas en cause le rôle impérialiste de la Grande-Bretagne. Le Parti travailliste défend la faillite que représente une intervention en Afghanistan qui aura duré 20 ans ; il soutient la logique soi-disant bénigne du « nation building » et les droits des femmes grâce aux canons des fusils. Aujourd’hui, il apparaît bien que Corbyn et ses partisans avaient raison à 100% sur la décision d’intervenir en Afghanistan à la remorque des Etats-Unis.

Est-ce l’occasion de lancer un appel pour un nouveau parti large de gauche ?

A gauche quelques personnes se sont posé la question : pourquoi Ken Loach ne se rapprocherait-il pas de Jeremy Corbyn pour lancer l’appel à un nouveau parti, extérieur au Parti travailliste ? Cela semble prometteur… sur le papier. Un tel appel irait bien au-delà du regroupement de tous les groupes de gauche, si tant est qu’un tel regroupement soit possible, ce qui est douteux. Clairement, la possibilité de construire un quelconque parti à la gauche du Parti travailliste suppose la rupture avec celui-ci de secteurs significatifs du Parti travailliste et des syndicats. C’est très difficile dans un pays au système électoral (majoritaire à un tour) particulièrement antidémocratique. Mais ce système électoral ne serait pas nécessairement un obstacle absolu. Au cours des dernières années, l’on a assisté à des succès significatifs de forces politiques qui se sont lancées en dehors des partis dominants : le SNP (8), les Verts et même l’UKIP (9).

Le problème est que Jeremy Corbyn est un peu comme un « Blackpool rock » (10). Chez lui, « Parti travailliste » est écrit en gros de la tête aux pieds, corps et âme. Sauf s’il est exclu. Ce qui peut se produire s’il veut se présenter à nouveau dans la circonscription d’Islington Nord et qu’il n’a pas été réadmis dans le groupe parlementaire travailliste. Il serait alors exclu de facto. Et même dans ce cas, il n’est pas évident qu’il souhaite scissionner le Parti travailliste à l’échelon local ou à l’échelon national. Qui le suivrait alors au sein du « groupe de campagne socialiste » ? Il existe des indices faisant penser que ce groupe est divisé entre une aile dure et une aile modérée.

Néanmoins, il est très important de travailler à maintenir ensemble les socialistes qui ont quitté le Parti travailliste et ceux qui y sont restés dans un cadre de travail et de campagne commun. Plusieurs courants et quelques syndicats ont publié une déclaration appelant à créer un réseau de ce type et ont annoncé qu’ils tiendront une réunion lors de la conférence nationale du Parti travailliste. Mais, à ce stade, cette coalition en formation ne comprend ni Momentum ni d’autres courants importants. Plus un tel réseau sera puissant et plus cela constituerait une base large et solide pour un nouveau parti en cas de scissions significatives au sein du groupe parlementaire travailliste ou des syndicats. Un travail en commun des courants révolutionnaires non sectaires qui partagent une approche ouverte aussi bien en direction de ceux qui sont à l’intérieur du Parti travailliste que de ceux qui sont à l’extérieur pourrait être utile. Resistance Anti-Capitalist est engagée dans ce projet.

Dans l’un des meilleurs films de Ken Loach, Land and Freedom, qui traite de la guerre civile espagnole à la fin des années 30, il y a une scène particulièrement forte filmée en une seule prise et qui montre une discussion entre Républicains, entre combattants antifascistes. La discussion tourne autour de la manière de continuer le combat : faut-il le radicaliser, distribuer immédiatement les terres appartenant aux grands propriétaires terriens et prendre d’autres mesures progressistes ? Ou bien faut-il consolider le processus, rendre l’armée plus hiérarchique et plus professionnelle et maintenir à tout prix l’alliance avec les secteurs les plus modérés ? Les combattants alliés au Parti communiste espagnol, aligné sur Moscou, défendent cette dernière orientation alors que les partisans du POUM (un groupe plus à gauche) défendent une ligne plus radicale.

D’une certaine manière, tout ce truc sur Ken Loach et l’antisémitisme est en réalité une couverture pour masquer le véritable débat quant à la voie à suivre pour le Parti travailliste : être modéré et abandonner jusqu’aux vestiges du projet de Corbyn ou bien renouer avec lui à travers la lutte authentique en faveur de la grande majorité et pas des quelques privilégiés.

Dave Kallaway

(Anti Capitalist Resistance, 23/08/2021)

Traduction et notes : François Coustal

Notes

(1) Ken Loach a reçu la Palme d’Or en 2006 pour le film « Le vent se lève » et, à nouveau, en 2016 pour « Moi, Daniel Blake ».

(2) Anti-Capitalist Resistance (Résistance anticapitaliste) est un regroupement de gauche radicale, créé en 2020. Ce regroupement comprend notamment Socialist Resistance (la section britannique de la IV° Internationale). Il se réclame de l’écosocialisme.

(3) Jacobin est un magazine basé à New York et, aux Etats-Unis, constitue une référence pour la gauche radicale

(4) Socialist Campaign Group (le groupe de campagne socialiste)

(5) Jewish Voice for Labour (la Voix juive pour le mouvement travailliste) est un regroupement de militants (juifs) du Parti travailliste et qui se donne comme objectif de « lutter contre toutes les formes de racisme, dont l’antisémitisme », « pour « le droit des partisans des droits des Palestiniens de mener des campagnes de solidarité », « contre toute définition extensive de l’antisémitisme ».

(6) Momentum – l’Elan – est une association / groupe de pression. Interne au Parti travailliste depuis 2017, Momentum regroupait plusieurs dizaines de milliers de partisans de Jeremy Corbyn lorsque celui-ci était à la tête du Parti travailliste.

(7) Crée au XVIII° siècle, le Jewish Board of Deputies (Conseil juif des députés au Parlement) est un intergroupe de députés. Au cours des dernières années, il s’est montré favorable à une définition extensive de l’antisémitisme et au soutien à la politique israélienne.

(8) Le SNP – Scottish National Party (Parti national écossais) – domine la vie politique écossaise depuis 2007. Il s’agit d’un parti réformiste de gauche qui revendique l’indépendance de l’Ecosse.

(9) L’ UKIP – United Kingdom Independance Party (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) – est une formation politique nationaliste très à droite qui a joué un rôle important dans la campagne pour le Brexit.

(10) Le « Blackpool rock » est une sucrerie de forme cylindrique avec une inscription – habituellement le nom de la ville où elle est vendue – qui demeure lisible même lorsque la sucrerie a été partiellement mangée…